Pierre Beaudet,
Chaque jour qui passe, la guerre s'intensifie au Pakistan, notamment dans la North-West Frontier Province (NWFP) et dans le territoire administré par le gouvernement central, le Federally Administered Tribal Area (FATA). Les attentats meurtriers se multiplient, y compris dans la capitale, Islamabad, ainsi que dans la grande métropole de Karachi. Seulement en 2008, plus de 8000 personnes ont été tuées lors des nombreux conflits qui traversent ce pays, dont une majorité (60 %) de civils. Ces estimations sont modérées (compilées par le Pakistan Institute of Peace Studies) et démontrent que le pays sombre dans la violence. Et depuis le début de 2009, les affrontements se sont encore aggravés, ce qui laisse présager que le nombre de victimes sera beaucoup plus élevé cette année.
L'armée et la mouvance islamiste
Les affrontements actuels ne datent pas d'hier au Pakistan. Les guerres récurrentes avec l'Inde (depuis 1948), le pénible affrontement au Cachemire, la dislocation du pays lorsque le Bangladesh est devenu indépendant (1971) et puis, plus tard, la guerre en Afghanistan (à partir de la fin des années 1970) ont tous accentué les fractures internes et la militarisation du pays. Mais tout a explosé avec la guerre civile en Afghanistan, durant laquelle s'est développée une vaste mouvance djihadiste, dont les héritiers actuels déstabilisent le pays aujourd'hui. À l'époque cependant, les djihadistes travaillaient main dans la main avec l'armée pakistanaise, et également avec l'appui de Washington qui, on s'en souviendra, les avait utilisés pour miner l'Union soviétique, principal soutien du gouvernement afghan. En réalité, on sait maintenant que c'est l'armée pakistanaise qui commandait les djihadistes, relativement éparpillés et sans direction unique. Ce sont des militaires pakistanais, et leur redoutable appareil de sécurité (ISI) qui ont planifié et mis en oeuvre la victoire contre le gouvernement afghan, puis le «take-over» par les talibans en 1996.
Dans le contexte de la «guerre sans fin»
Par la suite comme on le sait, tout a basculé. Les talibans ont été boutés hors de Kaboul par les États-Unis à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Le président pakistanais Moucharraf a été sommé de se joindre à la guerre «sans fin» contre le terrorisme de George W. Bush et l'armée pakistanaise a adopté un profil bas. Cependant, la tactique a changé, mais pas la stratégie: les militants djihadistes, afghans comme pakistanais, ont pu continuer leurs activités, avec l'appui plus ou moins discret de l'armée pakistanaise pour qui ils sont des supplétifs incontournables dans leurs manoeuvres régionales. Les talibans pakistanais pour leur part sont bien implantés, tant dans les provinces comme le NWFP que dans d'autres régions du pays, avec les groupes qui combattent au Cachemire par exemple (Lashkar-e-Taiba et Jaish-e-Mohammad). Les djihadistes ont également leur «vitrine» politique semi institutionnalisée, avec des organisations comme Jamaat-e-Islami et Jamiat-e-Ulema-e-Islam.
Montée des tensions
Sous l'impact des avancées récentes des talibans afghans, la pression s'est accentuée contre le gouvernement pakistanais. En fait, le pays est ingouverné depuis plusieurs mois. L'armée ne veut rien savoir de céder le pouvoir au parti qui est majoritaire au Parlement, le People's party de la famille Bhutto. Entre-temps, les militaires cherchent à regagner du gallon aux yeux des États-Unis en intensifiant leurs attaques contre leurs anciens protégés. Mais les djihadistes sont aguerris (25 ans de combats). Ils manoeuvrent dans des régions difficiles d'accès. Plus encore, ils ont mis en place une administration locale qui fonctionne, qui livre des services. Ils opèrent par ailleurs dans une quasi-absence de droits, en confinant, par la violence, les femmes et les fillettes à la maison et en réprimant toute dissidence. Notamment, ils s'en prennent aux forces laïques et démocratiques, comme l'Awami National Party, qui a obtenu le plus grand nombre de suffrages lors des élections provinciales du NWFP au printemps dernier.
L'impasse
Paradoxalement, le régime brutal imposé par les djihadistes apparaît pour beaucoup de Pakistanais comme un «moindre mal», devant les dangers que représentent les actions et les attaques de l'armée pakistanaise et états-unienne. La «guerre sans fin» qui sévit dans la région est un territoire fertile pour les djihadistes qui apparaissent ainsi, au Pakistan comme en Afghanistan, comme des «résistants» à l'agression étrangère. Sous Obama, les débats ont repris à Washington sur la stratégie à adopter. Le nouveau président a dit à plusieurs reprises qu'il voulait concentrer son énergie à démêler la crise afghane, ce qui veut dire aussi, en fait, la crise pakistanaise tout autant. Mais un «redressement» par rapport aux errements de l'administration précédente ne sera pas facile. Il faudrait, par exemple, rompre l'alliance implicite ou explicite avec l'armée pakistanaise et appuyer les projets et les organisations qui veulent «reconstruire» le Pakistan sur d'autres bases. Il faudrait également changer de cap en Afghanistan en permettant aux factions (gouvernement et talibans) de trouver un compromis politique, ce qui demanderait d'obtenir l'appui et la caution des autres puissances régionales (Russie, Inde, Iran, Chine). Il faudrait enfin «régler» les autres contentieux régionaux qui empoisonnent l'atmosphère, comme le conflit au Cachemire par exemple. La nouvelle administration d'Obama aura-t-elle le courage d'effectuer un tel virage?
http://www.ledevoir.com/2009/02/09/232585.html
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