[ A la pige ]

Publié le lundi 29 juin 2009

[ Lundi 29 juin 2009 ]

Le Japon méconnu ALP

I. Après la crise, la crise

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Devant un parterre de dirigeants d'entreprise, Mme Miyako Suda, membre de la Banque centrale du Japon, n'a guère pris de gants : « L'économie du Japon, a-t-elle déclaré, est tombée d'une falaise dans une vallée profonde et, désormais, elle erre dans la boue par un brouillard dense. » L'image, dont rend compte le Financial Times, est osée, mais elle décrit parfaitement la réalité. Après la récession des années 1997-1998, le Japon est à nouveau dans le rouge. Les richesses créées ont chuté de 12,1 % (en rythme annuel) au dernier trimestre 2008 et continuent à dévisser depuis le début de l'année 2009. C'est la pire récession depuis la seconde guerre mondiale. Plus grave encore que la précédente dégringolade, dont le pays a mis plus de dix ans à se remettre - on parle d'ailleurs de « décennie perdue ».

Certes, depuis, le système financier et bancaire s'est assaini - à tel point que certains établissements se sont portés à la rescousse de banques américaines en péril, comme Mitsubishi, qui a racheté un cinquième du capital de Morgan Stanley. Mais le reste de l'économie (industrie et services) est frappé de plein fouet. Le chômage grimpe à vive allure dans un pays où les indemnités ne durent que trois mois...

Largement tournée vers l'exportation, l'économie a commencé à démanteler ses outils d'intervention publique, qui avaient pourtant fait sa réussite. En conséquence, la chute de la consommation sur ses principaux marchés (Etats-Unis, Europe mais aussi Chine, où les industriels nippons sous-traitent des productions destinées à l'étranger) entraîne un effondrement de la croissance.

Bien sûr, le vent de libéralisme n'a pas tout emporté. Ici comme ailleurs, le pouvoir redécouvre le charme de l'action de l'Etat. Depuis l'automne 2008, le gouvernement en est à son troisième plan de relance. Le dernier en date, annoncé en avril, cherche à frapper les esprits autant qu'à faire redémarrer la machine : 15 400 milliards de yens sont ainsi injectés (115 milliards d'euros). Si l'on tient compte des deux précédents programmes, les dépenses publiques supplémentaires représentent 5 % du produit intérieur brut... Cela suffira-t-il ?

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II. Une histoire controversée

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Singuliers rapports que ceux du Japon avec l'Occident d'une part et avec ses voisins asiatiques d'autre part. Après avoir été fermé pendant deux siècles et demi - à quelques comptoirs commerciaux près, et à l'exception d'une infime partie de l'élite, nul ne pouvait entrer ou sortir du pays -, le Japon s'est ouvert sous la pression militaire occidentale au milieu du XIXe siècle.

Modernisé à grande vitesse sous la férule des marchands et de l'empereur Mutsuhito fasciné par l'Europe, puis lancé dans des guerres colonisatrices par un régime fascisant, le pays a connu une histoire mouvementée.

La défaite de 1945 a marqué un tournant. Toutefois, les bombardements nucléaires - dont le pays porte toujours les stigmates physiques et psychologiques -, ainsi que l'occupation entre 1945 et 1952 de l'Archipel par les Etats-Unis, qui en ont fait la pièce occidentale de la guerre froide dans le Pacifique, ont largement contribué à empêcher une réflexion collective sur son histoire contemporaine. Comme le notait, avec regret, le grand philosophe et historien Kato Shuichi, « le Japon souffre d'une grave maladie nationale : l'amnésie politique et historique » (Libération, 16 août 2006).

Une amnésie qui ouvre la voie à tous les révisionnismes. Ce fut le cas dans les années 1990 et jusqu'au début des années 2000, avec la publication de livres scolaires niant l'expansionnisme militaire, les visites de premiers ministres successifs au sanctuaire Yasukuni, où sont enterrés des criminels de guerre, ou encore les propos de membres du gouvernement niant les exactions commises à l'encontre de Coréennes, de Chinoises ou de Taïwanaises (les « femmes de réconfort », des esclaves sexuelles pour l'armée). Les relations avec les voisins chinois mais également coréens se détériorèrent alors gravement.

Désormais, les rapports se sont normalisés : les hommages au sanctuaire contesté ont cessé, des universitaires nippons et chinois travaillent ensemble sur l'histoire commune... Une réflexion plus large est engagée sur l'identité japonaise, ses rapports (souvent difficiles) avec l'Occident et son rattachement à l'Asie.

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III. Danse triangulaire

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Longtemps, Tokyo s'est contenté d'être le supplétif militaire des Américains dans la région. Mais la donne a été modifiée par l'émergence de la Chine dans les affaires du monde, qui a conduit les Etats-Unis à chercher des contrepoids asiatiques, et par la volonté américaine de redéployer des moyens militaires vers le « Grand Moyen-Orient ».

Après la révision de l'accord stratégique signé en 2005 avec Washington, les forces militaires nippones, jusqu'alors purement défensives, se transforment en armée d'intervention apte à se projeter à l'extérieur. Même si l'article 9 de la Constitution japonaise interdit toujours l'utilisation de l'armée dans des conflits internationaux, Tokyo aimerait s'affranchir des contraintes liées à l'après-guerre et s'affirmer sur la scène mondiale.

D'autant que son voisin chinois occupe très largement la place. Si leurs rapports connaissent des périodes de fortes tensions (comme en 2005-2006), les liens économiques, eux, ne se sont jamais distendus depuis l'ouverture de la Chine. Ce qui n'exclut évidemment pas la concurrence politique - en Asie, notamment vis-à-vis de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Anase, Asean en anglais), en Afrique (dans la course aux matières premières) et dans les rencontres internationales (tel le G20, qui réunit les puissances les plus riches et les nations émergentes). Toutefois, la crise actuelle a conduit à resserrer les liens. Avec Séoul, Tokyo et Pékin ont jeté les bases d'une coopération monétaire.

En fait, le trio sino-américano-nippon mène une sarabande endiablée, faite de relations économiques étroites, de rapports diplomatiques houleux et de méfiance réelle - à tout le moins entre la Chine et le Japon.

Le Monde Diplomatique

[ publié par jeromet le 2009-06-29 12:08:23 ]

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