30 fois plus que l'économie réelle ALP
Ramener les marchés sur terre
Éric Desrosiers
La crise alimentaire mondiale n'est que le dernier exemple en date des effets dévastateurs que peut avoir un marché financier débridé et surdimensionné sur l'économie réelle, estime l'économiste franç
sam panthaky agence france-presse Des céréales à l'encan à Jetalpur, en Inde. En 2005, la valeur de l'économie réelle s'élevait à 44 000 milliards $US, ou 44 «téradollars». L'ensemble du marché financier dépassait, au même moment, les 2000 téradollars. Plus des deux tiers de ce montant étaient des produits dérivés et autres véhicules financiers apparentés, soit 30 fois plus que l'économie réelle.
Photo: Agence France-Presse
Il faudra une prise de conscience populaire et politique comparable à celle qui a eu lieu sur la question environnementale pour arriver à mettre un peu d'ordre dans le marché financier international, estime un expert français. D'ici là, on risque de continuer d'aller de bulle en bulle et de crise en crise chaque fois plus grave que la fois précédente.
«Quinze années de processus de globalisation ont transporté le marché financier sur une autre planète, a dit en entrevue au Devoir hier l'économiste français François Morin, de passage au Québec. Il s'est créé un décalage avec les mécanismes de régulation qui sont, pour la plupart, restés dans leurs cadres habituels. Cela a permis aux grandes banques d'agir pratiquement en toute liberté avec les résultats que l'on sait.»
Il y a eu la bulle technologique dans les années 90, puis la bulle immobilière qui est en train de se dégonfler, et l'on en voit déjà d'autres apparaître dans les secteurs des matières premières et de l'alimentation. «Celles-là n'ont toujours pas fini de grossir et elles causent déjà des émeutes de la faim. On ne peut pas laisser les choses aller», a expliqué le professeur à l'Université de Toulouse et auteur en 2006 d'un ouvrage intitulé Le Nouveau Mur de l'argent: Essai sur la finance globalisée.
Tout a commencé par le désir de libéraliser la finance qui a mené à l'abandon des taux de change fixes, au début des années 70, et plus tard à la perte de contrôle des gouvernements et de leurs banques centrales sur les taux d'intérêt à moyen et long terme, explique l'expert qui a été invité pour une série de conférences par la Chaire en mondialisation, citoyenneté et démocratie de l'Université du Québec à Montréal. La plus grande variation des taux de change et des taux d'intérêt a considérablement augmenté le degré d'incertitude auquel sont font face les entreprises, les incitant à recourir à toute sorte de stratégies de couverture pour réduire leur exposition au risque.
30 fois plus que l'économie réelle
Le marché des options, contrats à terme, PCAA et autres produits dérivés allait connaître une croissance fulgurante au point de perdre contact avec l'économie réelle. En 2005, la valeur de cette économie mondiale, faite d'entreprises et de travailleurs produisant des biens et services, s'élevait à 44 000 milliards $US, ou 44 «téradollars», dit l'économiste. L'ensemble du marché financier dépassait, au même moment, les 2000 téradollars. Plus des deux tiers de ce montant hallucinant (1400 téradollars) étaient des produits dérivés et autres véhicules financiers apparentés, soit 30 fois plus que l'économie réelle. Au début des années 90, ce secteur représentait à peine un téradollar.
L'un des problèmes avec ces produits dérivés, dit François Morin, est qu'ils ne font pas disparaître le risque, ils ne font que le transférer ailleurs, nous exposant tous à des effondrements financiers comme celui des subprimes. Un autre problème est qu'ils se prêtent si bien à la spéculation. «On blâme toujours les hedge funds d'être les grands responsables de cette spéculation, mais ce que l'on oublie souvent de dire, c'est que ce sont souvent les grandes banques globales, comme Citi et BNP Paribas, qui sont derrière eux.» Et l'on ne parle pas de la calamité que sont les paradis fiscaux. «Si l'on y retrouve tant de hedge funds, poursuit l'économiste français, c'est bien moins pour des raisons fiscales que pour leur [faible] régulation.»
Ce qu'il faudrait, dit-il, ce sont des contre-pouvoirs. Comme le marché financier et ses principaux acteurs sont globaux, il faudrait logiquement que les nouvelles règles soient édictées par des organisations internationales. Le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque des règlements internationaux (BRI) apparaissent tous désignés.
De nombreux obstacles se dressent cependant sur le chemin, à commencer par les grandes banques elles-mêmes qui continuent de plaider pour leur autorégulation. Certains pays, comme les États-Unis, s'opposent également à de telles réformes, dit François Morin, notamment parce que le système en place les a si bien servis dans le financement de leur dette. Les banques centrales sont aussi réfractaires à abandonner une part de leur autonomie, dit-il, sans parler de l'idéologie néolibérale qui est solidement ancrée dans la tête de tellement de décideurs.
Cette sombre réalité n'est pas totalement dépourvue de lueurs d'espoir. Le professeur de Toulouse se réjouit notamment que les participants à la dernière réunion des ministres des Finances des pays du G7, le mois dernier à Washington, aient pour la première fois pointé un doigt accusateur vers les grandes banques. «C'est déjà bien que l'on ait osé identifier les responsables de la crise, dit François Morin. Mais cela demeure très insuffisant.»
Les véritables changements en profondeur mettront beaucoup plus de temps à venir, craint-il. «Il faudrait commencer par un travail d'éducation populaire. Ces enjeux sont à la fois tellement importants, mais aussi tellement complexes et difficiles à comprendre, y compris pour certains spécialistes. Cela ressemble beaucoup à la question environnementale qu'il a d'abord fallu expliquer avant de commencer à envisager des solutions globales.»
L'autre solution ne serait pas souhaitable. Il s'agirait, pour chaque pays, de se refermer sur lui-même afin d'exercer un contrôle plus étroit de ses acteurs financiers récalcitrants. «On a vu ce que cela a donné en 1929», dit François Morin.
http://www.ledevoir.com/2008/05/06/188482.html