Kosovo : l’indépendance, et après ? ALP
Le Kosovo vient de proclamer, ce 17 février, de
manière unilatérale son indépendance. Cette
décision, longtemps attendue, est présentée comme
inéluctable après l’échec programmé des discussions
entre Belgrade et Pristina. Parviendra-t-elle à
calmer les tensions engendrées par le statu quo qui
prévaut depuis l’instauration du protectorat
international en 1999, ou ne risque-t-elle pas, au
contraire, de rallumer tous les brasiers mal
éteints de la région ? Et que sera le Kosovo de
demain, « indépendant » mais sous contrôle, et sans
aucune perspective économique viable ?
Durant deux années, le gouvernement serbe et les
autorités albanaises du Kosovo ont mené des «
négociations » qui, par bien des aspects, n’ont été
qu’un théâtre de faux-semblants. D’entrée de jeu,
les Etats-Unis avaient fixé les règles, en
déclarant que l’issue — l’indépendance — était
inéluctable. Alors que cette option était et
demeure inacceptable pour Belgrade, aucune
tentative réelle de dégager un compromis n’a jamais
été entreprise. Pour sa part, la Serbie avait fondé
toute sa stratégie sur le soutien de la Russie et
sur les principes du droit international, réclamant
le respect de la résolution 1244 du Conseil de
sécurité des Nations unies, qui reconnaît
explicitement la souveraineté serbe sur le Kosovo.
D’après les dirigeants de Pristina, la proclamation
d’indépendance du Kosovo est censée résulter d’un
processus « concerté » avec les principaux acteurs
de la scène internationale. Pourtant, la cacophonie
semble l’emporter. En effet, l’Union européenne est
profondément divisée sur le sujet. Certains de ses
Etats membres (l’Espagne, la Grèce, Chypre, la
Roumanie et la Slovaquie) n’envisagent pas de
reconnaître immédiatement l’indépendance du nouvel
Etat, même s’ils ne devraient pas s’opposer à
l’envoi de la mission européenne Eulex, qui
reprendra une partie des compétences détenues
depuis juin 1999 par la Mission des Nations unies
au Kosovo (Minuk), notamment dans les domaines de
la police et de la justice.
Tout le problème est que l’envoi de cette mission
nécessite un feu vert du Conseil de sécurité. Il
faudrait, à tout le moins, que le Secrétaire
général des Nations unies Ban Ki Moon décide que
l’envoi de cette mission n’est pas incompatible
avec la résolution 1244, qui restera formellement
en vigueur tant qu’une autre résolution n’aura pas
été adoptée. La Serbie et la Russie ont demandé une
réunion d’urgence du Conseil de sécurité, dont la
majorité des membres sont actuellement hostiles à
l’indépendance. Cette offensive diplomatique
pourrait compliquer encore plus la tâche des
Européens, en accentuant leurs divisions internes.
L’ampleur de la réaction russe demeure une
inconnue. Moscou se contentera-t-elle de réactions
politiques et diplomatiques ? La Russie a souvent
mis en garde contre le précédent que pourrait
représenter l’indépendance du Kosovo dans les
territoires sécessionnistes du Caucase ou en
Transnistrie moldave. Elle dispose aussi de l’arme
du gaz et du pétrole, et vient de parapher
plusieurs contrats énergétiques avec les pays des
Balkans (Bulgarie, Serbie, bientôt Macédoine),
lourds de conséquences pour l’approvisionnement de
l’Europe occidentale.
En réalité, nul ne sait quand la mission européenne
va effectivement se déployer au Kosovo, ni comment
elle articulera son action avec la Minuk, toujours
présente. Une seule chose paraît certaine, la
sécurité du territoire restera de la compétence des
forces de l’OTAN, la KFOR. Le contrôle des
frontières et des douanes devrait être
prioritairement assuré par la police locale des
Nations Unies et la KFOR.
Il est donc certain que l’indépendance du Kosovo ne
sera que très formelle : au lendemain de la
proclamation, bien peu de choses changeront. Les
Albanais auront obtenu la satisfaction symbolique
de la revendication qui les unit depuis des années,
mais combien de temps se contenteront-ils d’une
indépendance symbolique ?
Risques régionaux
La Serbie considèrera comme nulle et illégale la
proclamation d’indépendance, mais l’ampleur des
réactions et des mesures de rétorsion qu’elle
prendra demeure incertaine. Belgrade devrait, à
tout le moins, rappeler ses ambassadeurs des pays
qui reconnaîtront l’indépendance du Kosovo et
appliquer à ce dernier un embargo. Cette dernière
mesure pourrait avoir de très lourdes conséquences
sur le territoire, qui dépend largement de la
Serbie pour son approvisionnement énergétique et de
nombreux produits de base. Alors que le Kosovo vit
depuis 1999 au rythme d’incessantes coupures de
courant, la situation pourrait donc encore beaucoup
s’aggraver, même si la Minuk assure que des mesures
de prévention ont été prises. La pénurie de
produits alimentaires qui pourrait se produire
risque également de faire la fortune des
contrebandiers.
A priori, la Serbie a exclu d’envoyer l’armée au
Kosovo, mais cette promesse pourrait être remise en
cause si la violence se généralisait dans les zones
serbes du territoire. Le risque d’attaques et de
provocations contre les enclaves serbes ne peut pas
être exclu, même si les dirigeants albanais
assurent contrôler leurs troupes et s’ils n’ont,
dans l’immédiat, aucun intérêt politique à laisser
se développer un tel scénario. Les risques les plus
grands se concentrent peut-être, dans l’immédiat,
dans la zone nord du territoire, majoritairement
serbe.
Tout comme Belgrade, le Conseil national serbe du
Kosovo et Metohija devrait considérer comme nulle
et non avenue la proclamation d’indépendance, mais
sans proclamer la sécession de la zone Nord, qui
reviendrait à reconnaître le détachement du reste
du territoire. Alors que milices, groupes
paramilitaires et provocateurs en tout genre
abondent à Mitrovica, dans le camp serbe comme dans
le camp albanais, la moindre étincelle pourrait
mettre le feu aux poudres.
Même si une explosion parvient à être évitée dans
les heures et les jours qui suivront la
proclamation d’indépendance, que deviendront les
zones serbes du Kosovo, où fonctionnent depuis huit
années des institutions « parallèles » ? Imaginer
leur « réintégration » dans le Kosovo indépendant
est parfaitement illusoire, et les diplomates
occidentaux sembleraient pouvoir s’accommoder, dans
un premier temps, d’une « partition en douceur » du
secteur nord, d’une partition qui ne dirait pas son
nom, et qui ne serait rien d’autre que le maintien
de la situation actuelle…
On ignore également l’ampleur de l’onde de choc
régional que provoquera l’indépendance du Kosovo.
Les Albanais de Macédoine, du Monténégro et de la
Vallée de Presevo devraient la fêter, eux aussi. On
peut supposer que les problèmes immédiats ne se
poseront pas dans ces régions, même si
l’indépendance du Kosovo entraînera l’ouverture
d’une autre question, celle d’une éventuelle
unification nationale albanaise. Par contre, les
Serbes de Bosnie-Herzégovine pourraient mettre en
avant le précédent du Kosovo pour réclamer, eux
aussi, le droit à l’autodétermination. Alors que la
Bosnie ne parvient pas à sortir d’une interminable
crise politique, il est à tout le moins certain que
l’indépendance du Kosovo durcira encore les
conflits internes à cette république. D’ailleurs,
la Bosnie a exclu de reconnaître immédiatement
l’indépendance du Kosovo.
Le Kosovo, un pays « post-moderne » ?
Le Kosovo sera le plus jeune Etat d’Europe, ce sera
peut-être aussi le plus « moderne ». En effet, il
expérimentera des formes encore inédites
d’organisation politique, reposant sur une
souveraineté très limitée et un protectorat
international d’un nouveau type.
Sur le plan économique, ce Kosovo a virtuellement
renoncé à toute activité productive. Les
entreprises de la région ne fonctionnent plus
depuis longtemps, et l’économie du territoire ne
repose que sur le commerce et les services.
L’indépendance ne changera rien. Les projets de
relance des activités minières demeurent très
aléatoires, et la Serbie ne renoncera pas à ses
droits de propriété sur la plupart des entreprises
du Kosovo. Même après l’indépendance, la défense de
ces droits de propriété se plaidera devant les
tribunaux de commerce internationaux.
Le Kosovo est également engagé dans une forme
particulière de « mondialisation », celle des
migrations de travail. Les apports financiers des
centaines de milliers d’Albanais de la diaspora,
établis en Suisse, en Allemagne, dans les pays
scandinaves, en Belgique ou aux Etats-Unis sont
vitaux pour le Kosovo. Ces flux migratoires ne sont
pas prêts de se tarir, alors que le chômage frappe
environ 60 % de la population active du territoire,
que 60 % des Kosovars ont moins de 25 ans, et que
chaque mois, 40 000 jeunes fêtent leur dix-huitième
anniversaire sans avoir presque aucune possibilité
de construire leur vie dans leur pays…
Les Kosovars accepteront-ils longtemps l’ersatz de
souveraineté qui leur est offert, et la terrifiante
misère qui va continuer d’être le sort de leur pays
? Depuis les émeutes de mars 2004, les missions
internationales au Kosovo craignaient l’explosion
d’une nouvelle bouffée de colère dont elles
auraient été les cibles directes. Si l’indépendance
satisfait les revendications politiques des
Albanais, elle ne désamorcera pas la bombe sociale
que représente le Kosovo.
Jean-Arnault Dérens
http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2008-02-17-Kosovo