Le temps de la modération éclairée, par Pervez Musharraf alp
Musulmans, mes frères ! Le temps de la renaissance est venu. Il est temps de nous consacrer au développement des ressources humaines en œuvrant pour l'allégement de la pauvreté, l'éducation, la santé et la justice sociale.
Depuis le début des années 1990, le monde traverse une période de tumultes qui ne donnent pas signe d'apaisement. Les souffrances des innocents, et particulièrement celles de mes frères musulmans, aux mains d'activistes, d'extrémistes et de terroristes, m'incitent à essayer d'apporter un peu d'ordre dans ce monde désordonné. C'est ce besoin même qui me conduit à exposer ma stratégie de la modération éclairée.
Le monde est devenu un lieu très dangereux. Le pouvoir dévastateur des charges explosives alliées à une haute technologie ainsi que la multiplication des attentats-suicides sont une combinaison fatale qui défie les mesures de sécurité. La triste réalité est que les auteurs de ces crimes, tout comme la majorité de leurs victimes, sont des musulmans. Cela renvoie inévitablement au monde l'image erronée d'une religion de l'intolérance, de l'activisme et du terrorisme.
Cette thèse a rapidement fait son chemin autour du globe : reliant l'islam à l'intégrisme, l'intégrisme à l'extrémisme et l'extrémisme au terrorisme. Les musulmans ont beau s'élever aussi fermement qu'ils le peuvent contre cet amalgame, le fait est que de tels arguments ne font pas le poids dans la formidable bataille des idées engagée contre nous. Et pour ne rien arranger à cette situation, nous sommes probablement les peuples les plus pauvres, les moins éduqués, les plus désunis et les moins puissants de la planète.
La dure réalité à laquelle chaque personne dotée d'un tant soit peu de compassion pour l'humanité - pour notre monde, pour mère Nature - est confrontée est celle de l'héritage que nous allons laisser aux générations futures.
Dans le cas des musulmans, le défi est de sortir de l'ornière en s'appuyant sur l'épanouissement individuel et une émancipation socio-économique collective. Nous nous devons d'agir rapidement pour arrêter le carnage dans le monde et pour que les musulmans remontent la pente, si nous ne voulons pas être marginalisés.
Mon idée, pour trancher ce nœud gordien, est la stratégie de la modération éclairée, dont je pense qu'elle serait propice à l'entente entre le monde musulman et le monde non musulman. Cette stratégie se déploie sur deux fronts.
D'une part, le monde musulman doit s'écarter de l'activisme et de l'extrémisme pour prendre le chemin du développement socioéconomique. D'autre part, le monde occidental, et les Etats-Unis en particulier, doit œuvrer à la résolution juste de tous les conflits politiques. Ils se doivent également d'accompagner le développement socio-économique d'un monde musulman très démuni.
J'aimerais expliquer ici la logique de la stratégie de la modération éclairée et développer un peu la méthodologie à suivre par le monde musulman pour la mettre en œuvre. Nous devons tout d'abord comprendre que l'extrémisme prend naissance dans l'injustice politique, le déni et la pauvreté.
L'injustice politique envers une nation ou un peuple, particulièrement lorsqu'elle est associée au plus grand dénuement et à l'illettrisme, crée un sens aigu d'aliénation, de privation, de désespoir et d'impuissance, ce qui donne un mélange détonant. Un peuple qui souffre d'une combinaison de ces maux destructeurs est un terreau sensible à la propagation de l'activisme et d'un extrémisme susceptible de produire des actes terroristes.
En défense des gens de ma foi, je me dois de remonter aux origines de cette stigmatisation des musulmans en tant qu'extrémistes. Avant le début de la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan, seule la cause palestinienne était source de préoccupation et de tensions dans le monde musulman. Cette cause avait vu l'unification des musulmans en faveur des Palestiniens et contre Israël.
Dans les années 1980, la guerre d'Afghanistan, soutenue autant moralement qu'en matière de logistique par un Occident qui menait là une guerre par procuration contre l'Union soviétique, a vu l'émergence et le développement nourri de l'activisme panislamique. L'islam en tant que religion fut alors utilisé pour rallier le soutien des masses à travers tout le monde musulman.
Puis sont venus les atrocités et le nettoyage ethniques perpétré contre les musulmans de Bosnie, le soulèvement tchétchène, la lutte des Cachemiris pour leur liberté et le nouveau souffle de l'Intifada palestinienne, tout cela dans les années 1990, après la désintégration de l'Union soviétique.
Pour empirer les choses, l'activisme né en Afghanistan et qui aurait dû se dissiper après la fin de la guerre froide a eu tout loisir de couver pendant les années 1990. Cette plaie ouverte que représentait l'Afghanistan avec ses combattants venus de tout le monde musulman - dans une période où d'autres nations musulmanes connaissaient des bouleversements -, ce combat est devenu multidirectionnel, à la recherche de nouvelles zones de conflit où les musulmans souffraient. C'est dans cette période que l'on a vu la naissance d'Al-Qaida. Tout cela à un moment où l'Intifada palestinienne gagnait des soutiens et où les événements heurtaient et unifiaient le monde musulman.
Puis sont venus les horribles attentats du 11 septembre, la colère des Américains contre les talibans et Al-Qaida en Afghanistan. Toutes les réactions américaines qui ont suivi, les mesures prises aux Etats-Unis contre les musulmans, leur attitude vis-à-vis de la Palestine, les opérations en Irak, tout cela a mené à la polarisation totale de la rue musulmane contre les Etats-Unis. Pourquoi ai-je besoin de procéder à tous ces rappels ? Eh bien, pour démontrer que ce n'est pas l'islam en tant que religion qui prêche ou distille l'extrémisme, mais bien des conflits politiques qui ont engendré l'hostilité des musulmans.
Ces éléments sont aujourd'hui entrés dans l'histoire. Ce qui a été fait ne peut être défait. Mais l'on ne peut pas davantage laisser cette situation s'envenimer. Au nom de l'harmonie universelle, nous n'avons d'autre choix que de trouver une solution. L'impératif aujourd'hui pour l'Occident, dans le cadre de sa participation à cette stratégie de la modération éclairée, devrait être de trouver une réponse politique juste à ces questions.
J'aimerais maintenant me tourner vers le monde musulman, pour lequel j'éprouve une grande peine. Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, c'est d'introspection. Qui sommes-nous ? En tant que musulmans, quelles sont nos idées ? Où allons-nous ? Vers quoi devrions-nous tendre et comment y parvenir ? Répondre à ces questions, voilà selon moi la part des musulmans dans la stratégie de la modération éclairée.
Nous avons partagé un passé glorieux. L'islam a été le porte-étendard d'une société de droit, juste, tolérante et porteuse de valeurs. Nous avions foi en l'avènement d'une humanité éclairée et pétrie de savoir. Nous étions l'exemple même de la tolérance au sein de notre propre communauté et pour les autres. Quels que puissent être les avis sur ce sujet, les armées de l'islam n'étaient pas en marche pour convertir par le fil de l'épée, mais pour délivrer de l'obscurantisme, par l'exemple vivant de leurs vertus.
Quelle meilleure image des vertus de l'islam que celle de notre saint prophète - que la paix et la bénédiction d'Allah soient sur lui ! -, qui personnifiait la justice, la compassion, la tolérance envers les autres, la générosité, l'austérité avec un esprit de sacrifice et un désir ardent d'élever l'humanité et de créer un monde meilleur ?
Le monde musulman d'aujourd'hui est loin de ces valeurs. Nous sommes restés à la traîne du développement socio-économique et du débat d'idées. Durant notre déclin, nous nous sommes renfermés dans notre coquille et nous avons refusé d'apprendre de l'autre, d'acquérir des connaissances venant de l'autre. Nous pouvons faire ce triste constat à regret, mais il nous faut regarder la réalité en face.
Quel est notre chemin ? Celui de la confrontation et de l'activisme politique ? Ce chemin nous ramènera-t-il à notre gloire passée, sera-t-il pour le monde le fanal du progrès et du développement ?
Musulmans, mes frères, le temps de la renaissance est venu. Il est temps d'adopter une démarche éclairée, de nous consacrer au développement des ressources humaines en œuvrant dans nos pays pour l'allégement de la pauvreté, pour l'éducation, pour la santé et pour la justice sociale.
Si tel doit être notre cap, il ne peut être gardé dans la confrontation. Nous devons adopter une approche modérée et de conciliation afin d'effacer des esprits cette idée reçue d'un islam de l'activisme politique, en conflit avec la modernité, la démocratie et les sociétés laïques. Nous devons accomplir tout cela en réalisant que, dans le monde où nous vivons aujourd'hui, il ne nous sera peut-être pas fait justice pour autant. Voilà notre part de la stratégie de la modération éclairée, celle à laquelle nous devons nous atteler.
Et si le monde musulman devait s'engager dans cette voie, quels en seraient les vecteurs ? L'Organisation de la conférence islamique (OCI) est notre forum. Nous devons insuffler la vie dans cette institution qui doit être restructurée pour répondre aux défis du XXIe siècle ainsi qu'aux aspirations du monde musulman et nous emmener vers l'émancipation. Un comité d'éminentes personnalités est actuellement en train de se constituer. Il devra rendre ses recommandations pour la restructuration de l'OCI. C'est, en soi, déjà un grand pas dans la bonne direction. Nous devons nous montrer déterminés, nous élever au-dessus de nos intérêts particuliers pour le bien commun, dans l'esprit même de l'islam.
Ne permettons pas aux futures générations de dire que nous, dirigeants d'aujourd'hui, avons mené le monde vers l'apocalypse. Justice doit être faite et doit être vue pour être faite. Le monde dans son ensemble et les pouvoirs, quels qu'ils soient, doivent réaliser que la confrontation et le recours à la force ne sont plus l'un des moyens à leur disposition pour amener la paix.
Le général Pervez Musharraf est président du Pakistan.
La traduction de l'anglais de ce texte a été supervisée par les services de l'ambassade du Pakistan à Paris.
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-367145,0.htm